" Retourner en arrière. Une chose que l'on souhaite à un moment donné de notre vie.Oui, tout être espère pouvoir effacer une erreur, une parole ou un acte. On escompte contrôler le cours de notre vie. On pense qu'on a le droit d'être heureux. Et c'est ça, le piège. Assez naïfs pour croire que nous maîtrisons une infime partie de nos vies. Et assez réalistes pour savoir que c'est impossible, que la fatalité gagne inévitablement. Et pourtant, nous pouvons nous empêcher de faire ce souhait. Retourner en arrière. "
Le cabriolet roule à allure constante. Lui, assied à côté de moi, regarde la route comme si rien ne s'était passé, calmement. Tout le contraire de moi. Je suis enfoncée dans le siège cuivré, les bras croisés sous ma poitrine. Je fulmine. Je bouillie. Je ne cherche pas à cacher ma colère : je n'ai jamais été douée pour cela. Elle, elle riait lorsque j'agissais ainsi. Tu boudes ? Voilà ce qu'elle me disait avec une moue attendrissante. Et je retrouvais le sourire.
L'autoradio indique 00 :30. Je laisse mon regard déambuler sur la route sombre. Sur ce capot...je le déteste ! Je me déteste ! J'ai horreur de perdre le contrôle de la situation. Et tout m'avait échappé, il y a quelques minutes. J'avais pris du plaisir, au lieu d'en donner. Les rôles avaient été inversés. Perdre le contrôle...oui, c'est ma plus grande peur. C'est celle qui me pétrifie et me paralyse. Laisser les sentiments vous guider, la raison enfouie dans une toute petite case...Une seule fois avait suffit pour que tout dérape. Que tout m'échappe. Je ne veux plus revivre cela : la douleur, l'impression que le sol se dérobe sous vos pieds, l'impuissance...toutes ces choses qui vous engloutissent.
Je me relève et prend une position droite. Je fixe mon conducteur. Toujours aussi impassible. Lui non plus, n'aime pas que la situation lui glisse entre les doigts. Ces habits trahissent son ambition, son self-control. Pourtant, son regard laisse entrevoir une chute...Oui, lui aussi, a vu son contrôle se barrer sous ses yeux. Et maintenant, il essaye de remonter d'un coup la pente. Quel naïf ! Une fois tombé, on ne retourne plus vers le haut. On essaye juste de dominer ce qui reste de notre vie merdique. Une illusion de plus.
La voiture s'arrête. Nous nous trouvons devant un fast-food. C'est ça l'Amérique : parvenir à tous nos besoins à n'importe quelle heure ! Il éteint le moteur et descend. Je fais de même. Le vent frais joue avec mes cheveux. J'aime cette sensation...de liberté. Rien que d'y penser, j'en ai mal au ventre. Je rentre alors le plus vite possible à l'intérieur du restaurant. Il y a seulement cinq personnes assises à une table. Une bande. Ils rient, boivent, s'engueulent, mangent, s'embrassent. J'ai envie de vomir ! Je cours vers les toilettes et m'accoude au premier robinet venu. Ma respiration est saccadée. Je ferme les yeux, essayant de retrouver mon calme. Je pense à elle, à eux...J'ouvre mes paupières. Mon reflet face à moi ; pathétique ! Voilà la première chose qui me vient à l'esprit en me voyant. Il faut que je me reprenne ! Les remords, les pleurs, c'est pour les faibles. Je me passe un coup d'eau sur le visage et pousse la porte des WC. Je vais lui montrer à ce mec de quoi je suis capable ! Je vais leur montrer à tous ! Je ne suis pas une faible, moi. Non, je suis celle qui contrôle à la perfection le bordel qui me sert de vie.
Je cherche du regard mon compagnon. Je l'aperçois, assis à une table. Je m'approche et m'assois face à lui. Il a pris de la nourriture, un peu de tout : des hamburgers, de la salade, des boissons, des biscuits...Oui, tout. Et n'importe quoi. Je ne dis rien. Je sens juste son regard sur moi. Il me dévisage. Pour la première fois de la soirée, je ressens le poids de son jugement. Il ne prononce aucun mot. Je prends un bout de sandwich que j'avale même si l'envie n'est pas là.
J'entends toujours le groupe, leurs rires...
_ ? ? ? : Quel est votre prénom ?
Je m'arrête. Je suis surprise mais je ne le montre pas. Mes faiblesses, je sais les cacher. Peut-être trop...
_ C hick : Quel est le votre ?
J'ai pris un ton malicieux. Il sourit, vaincu. Il ne veut pas se dévoiler. Moi non plus. Je ne veux pas qu'il y est, ne serait-ce qu'un début d'affinité, de connaissance entre nous. Il a voulu jouer, il a voulu contrôler. Il ne s'est pas ce qu'il l'attend.
Il se concentre désormais sur sa salade. Je le fixe. Ses traits sont à la fois durs et fins. Il a connu le bonheur. Il vit l'enfer. Bienvenue ! Je souris. Je domine la situation. Je pose alors mon sandwich. Je tends ma jambe droite. Je touche un de ses genoux. Il sursaute et relève son visage. Ces yeux bleus aciers m'observent, essayant de trouver une réponse à sa question. Je lui souris, charmeuse. Il ne dit rien et replonge son attention sur son repas. Comme si de rien n'était. Il ne m'aura pas ! Je continue de glisser mon pied le long de sa cuisse et arrive à mon objectif. Je le vois se contracter, ses mâchoires se serrent. Je presse mon pied tandis qu'il lâche ses couverts.
_ ? ? ? : Que...cherchez...vous ?
Il articule très mal. Pourtant le jeu ne fait que commencer. Je laisse retomber ma jambe et me lève. Je me penche vers lui et approche mes lèvres de son oreille. Je prends une voix sensuelle, celle que je déteste mais qui m'aide à contrôler.
_ C hick : Je vais aux toilettes...hommes...
Et je le laisse comme cela, en plan, me dirigeant vers la porte des WC.
Je suis assise sur le plan d'un robinet, depuis cinq minutes. Je commence à perdre patience. Mais surtout, je commence à perdre mes moyens. Je ne veux pas que la situation m'échappe. Pas cette fois ! C'est moi qui ai les cartes en mains.
Un grincement m'interrompt. Je fixe mon regard vers la sortie. Une silhouette apparaît. Automatiquement, je fais glisser les bretelles de ma robe le long de mes épaules nues. Quelque fois je me dégoûte. Je m'éc½ure. Je sais qu'elle n'a jamais souhaitée cette vie pour moi...c'est moi qui l'ai choisie. Je le vois, lui. Il s'approche lentement. Il ne sait quoi faire. Ca me fait sourire. Il s'arrête face à moi, ses mains posées sur mes cuisses. Et plonge ses yeux dans les miens. Il semble tellement abattu à ce moment...vulnérable même. Je ne dois pas flancher ! Pas maintenant. Je passe alors une main dans ses cheveux blonds. Ils sont doux. Je me penche et pose mes lèvres sur son cou. Il frémit. Ma langue sort, se promène, rentre. Je colle nos deux corps et continue mes baisers sur sa peau chaude. Je sens ses mains remonter pour se poser sur mes hanches. Il souffle et sans que je ne comprenne, me soulève. Je me retrouve face à lui, debout, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés. Il pose ses doigts sur mes joues rosies.
_ ? ? ? : Ne faîtes pas cela...ça ne sert à rien, ma belle. Arrêter de vous tuez à petits feux.
Je sens les pleurs montés. Ca ne met jamais arrivée. Jamais sans penser à elle. A eux. Je me recule déboussolée, enlevant ses mains violemment. Il m'observe. Mais il n'a pas de pitié. Non, il a juste de la compassion. Ma vue s'embue. Pourquoi faut-il qu'il dise cela ? Pourquoi faut-il qu'il retourne la situation en quelques instants ? Pourquoi faut-il qu'il agisse ainsi ? Comme elle, elle l'aurait fait. Il faut que je sorte ! Je le pousse et ouvre la porte.
Je sors du fast-food, le pas pressé. J'ai presque failli courir. Je ferme les yeux passant mes mains dans mes cheveux. J'essaie de reprendre mon souffle. Qui est-il ? Que cherche-t-il ? Je tremble. De froid. De peur.
_ ? ? ? : Mademoiselle...
Je fais demi-tour et me trouve face à lui. Mon pouls s'accélère. Mes mains sont parcourues par ces foutues secousses. Je le déteste !
_ C hick : Je...je ne suis pas votre mademoiselle ! Ni...ni votre belle !
Je ne contrôle plus rien. La peur, les nerfs, le froid...tout s'est emparé de moi. Même lui.
_ C hick : Vous me faîtes vraiment chier ! Que...que cherchez-vous ? Pourquoi m'avoir fait monter dans votre voiture ? Je...je ne suis pas une demoiselle en détresse ! Je...je ne...suis pas à sauver ! Que voulez-vous ? Vous pouvez pas être un client comme les autres et vous laissez faire baiser ?! C'est si difficile ? Vous...vous cherchez quoi ? A prouvez que vous aussi, vous pouvez donner du plaisir ? Votre femme ne monte pas aux rideaux ?!
Je me stoppe, le souffle coupé. Je suis rouge, je le sens. Lui, n'a pas bougé. Il a juste baissé la tête. Ai-je touchée un point sensible ? Je ne saurais le dire. Je sais seulement que ses yeux se sont assombris. D'un coup.
_ ? ? ? : Je vais payer notre repas.
Puis il repart à l'intérieur du restaurant. Sans un mot de plus. Sans un regard
_ C hick : C'est ça ! Fuyez !
Tremblotante, je cherche mon briquet et mon paquet de cigarette dans ma poche. J'ai besoin de respirer. Je grelotte et ne vois pas très bien. Je touche l'emballage et souffle de soulagement, sentant déjà les bienfaits de cette cochonnerie. J'ouvre le paquet. Vide.
_ C hick : Et merde !
Je jette le carton au sol et donne un coup de pied dans le pneu du cabriolet rouge.
J'ouvre la portière et m'assoie lourdement sur le siège. Je ferme mes paupières avec pour seule musique, le silence. Retourner en arrière. Voilà l'unique chose que j'aimerais faire. Retourner au moment où ce putain de cabriolet s'est arrêté dans cette rue et lui cracher à la gueule cette fois !
Je me laisse glisser le long du fauteuil cuivré. Retourner en arrière...il n'y a pas un seul jour où je ne fais ce souhait. Revenir avec eux, elle. Revenir aux temps où le rire sortait de ma gorge naturellement, où mon âme n'avait pas sombré et où l'insouciance était ma devise. Retourner en arrière...quel putain de souhait !